Première enfance
Je
naquis en ce 6 janvier 1902 dans le petit bourg du Juch, situé à 6 km de Douarnenez ...
Hervé, René, Marie Friant .... fils
de Hervé Friant, journalier, et de Marie Anne Cariou, ménagère.....
A cette date, mon père avait 42 ans, ma mère 35. Ils
avaient déjà deux filles Marie-Anne et Catherine qui allaient avoir l'une 14 ans, l'autre
13...
La vie courante - moeurs paysanne
"La belle époque......"
Si elle l'était pour une petite minorité, cette époque était plutôt désolante
pour la masse. Au Juch, comme dans les agglomérations avoisinantes, le mode de vie était à peu près
ce qu'il était cent années auparavant.....
Le beurre, principal revenu, avait ses lettres de noblesse. Il avait sa renommée et
se vendait au marché de Douarnenez. Chaque fermière y allait deux fois par semaine avec le char à bancs
qu'elle conduisait elle-même. Le beurre était présenté en mottes d'une livre, dans de grands
paniers en osier. D'une belle couleur dorée, chaque motte était façonnée suivant un dessin
propre à sa ferme d'origine. Ce travail incombait à la fermière qui y mettait tout son coeur, sinon
son art. Certaines parfois, y mettait aussi leur langue en léchant souvent et prestement la cuiller en bois qu'elle
utilisait....
A tous ces hommes
et femmes, les loisirs étaient strictement limités aux seuls dimanches et jours de fêtes religieuses.
Lorsqu'ils n'étaient pas de garde à la ferme, pour les bêtes. Aussi ces jours-là étaient
ils très animés au bourg. Aux beaux jours, à partir de Pâques, commençait la période
des pardons.... Chaque paroisse des alentours avait le sien, un dimanche, et tous y assistaient. Les fêtes de famille
comme les mariages, les baptêmes, ou encore l'inauguration d'une nouvelle aire à battre, ar leur nevez,
tuer un cochon fest an oc'h, donnaient lieu à des ripailles mémorables ... des beuveries aussi hélas.
Trop d'hommes buvaient jusqu'à l'ivresse complète, à chaque fois que l'occasion leur
en était offerte. Quand on pense que dans ce petit bourg, il y avait 10 débits de boisson, dans un rayon de
cent mètres autour de l'église. A part celui situé près de la gare, qui sur un semblant de
devanture, portait l'enseigne "buvette", les débits ne différaient des autres maisons que par
une branche d'un arbuste quelconque suspendue au dessus de la porte d'entrée.
Tous les cafés, étaient bondés chaque dimanche
après la grand'messe. La salle de consommation était une pièce ordinaire, au rez-de-chaussée,
où les hommes se tassaient debout devant un comptoir parfois couvert de zinc. Le sol, terre battue ou plancher, était
vite parsemé de jus de chique, cette précieuse chique que l'on sortait de la bouche pour la mettre au fond
du chapeau avant de boire .... et que l'on retrouvait après, plus ou moins collée aux cheveux ! Il n'y
avait pas de tables....
Les
uns, en majeure partie, buvaient de l'eau-de-vie. D'autres, plus délicats, de l'eau vulnéraire,
un alcool moins fort, que l'on disait bon à guérir les malaises et dont j'ignore l'origine; cette
boisson a d'ailleurs disparu des comptoirs après la guerre de 1914. D'autres encore prenaient de la cerise
à l'eau-de-vie ou du "champagne breton", limonade arrosée de rhum. Le vin était très
peu demandé. Il n'était généralement servi qu'à table , aux repas de noces ou d'autres
grandes occasions......
"Badaoued"
était celui qui était légèrement ivre, "meo" s'il était ivre, et "men
dall" s'il était ivre au point de tomber et de rester couché dans un fossé, ce qui arrivait
fréquemment à quelques uns. Les femmes, dans presque leur totalité, étaient sobres. Pourtant,
elles ne se formalisaient pas du tout de voir leur époux ou leurs fils "badaoued", et ne s'alarmait pas
outre mesure s'ils étaient "meo" quelque fois le dimanche, du moment qu'ils accomplissaient consciencieusement
leur besogne durant la semaine.....
Depuis
le début de l'année 1909, mes soeurs aînées ont quitté le pays. Catherine, après
la naissance de son fils Clément, est devenue la nourrice de Pierre Colle, fils de Monsieur Jean Colle, demeurant
à Douarnenez. Celui-ci peintre de talent bien connu, était in amis de Max Jacob et de Picasso.....
L'année suivante, Catherine s'employa
comme cuisinière chez le conserveur René Béziers à Douarnenez. C'est de cette demeure que
j'ai le souvenir vivace des moments pénibles où je sonnais et entrais dans ce que je considérais
comme un château pour demander à voir ma soeur et tâcher d'obtenir les 10 francs du mois, qu'elle
ne donnait jamais sans rechigner ni sans mauvais compliments à l'adresse de notre mère.....
Les mariages
Les invités étaient toujours
nombreux, même chez les gens modestes, pour la bonne raison que chacun payait son repas, chez le restaurateur. Vieille
tradition remontant à des temps anciens, excellente par sa répercussion sur le plan social. En effet, cette
façon d'opérer permettait aux petites gens de se voir honorés, fêtés, tous comme les
possédants, sans qu'ils eussent à se saigner à blanc ou à s'endetter pour avoir des noces
convenables....
Le baptême d'un enfant
Nous étions,
nous les enfants du bourg, chas ar vorc'h, les chiens du bourg, groupés et dans l'impatience de la sortie qui
s'annonçait par les cloches sonnées à toutes volée. Le sacristain, Lom Vihan, était
aidé, ces jours-là par des volontaires dont l'ardeur à tirer les cordes était fonction des
largesses du papa ou du parrain. Celui-ci apparaissait enfin, accompagné de sa commère, la marraine, au bord
du mur du cimetierre et, tous les deux nous jetaient des pièces de monnaie.
Quelle bousculade lorsque les sous tombaient en pluie! Plusieurs dizaine de gamins et gamines
plongeant à la fois, se mêlant, se repoussant, jouant des coudes et des sabots, criant et pleurant aussi. Il
fallait voir la mine déconfite de celui ou de celle qui n'avait pas réussi à se saisir d'une
seule pièce. Quelques mères de famille venaient là aussi en curieuses et riaient de ce spectacle.....
Après cette scène, le bébé était montré
aux femmes accourues pour y assister de près ou de loin. Le parrain et la marraine distribuaient des dragées
et tout le groupe, poupon en tête, allait de café en café avant de réintégrer la maison..
Il arrivait donc que le papa et le parrain atteignent leur domicile avec, comme on dit, un bon coup dans le nez, mais pas
la marraine ni la femme porteuse de l'enfant...
En
général, la nouvelle maman ne restait pas longtemps au lit. Peu de jours après l'accouchement, on
la voyait venir au bourg, accompagnée d'une femme de sa famille ou d'une voisine, pour la cérémonie
des relevailles. Nous pouvions alors la voir sous le porche de l'église, agenouillée, un cierge à
la main, le prêtre l'aspergeant d'eau bénite puis posant sur sa tête les extrémités
de son étole, il la menait à l'intérieur du sanctuaire. C'était, suivant l'usage,
la purification de la jeune mère....
Un peu d'histoire
La seigneurie
du Juch était l'une des plus anciennes et des plus importantes de Cornouaille. Barons de haut lignage, les sires
du Juch étaient de puissants gentilshommes dont la prééminence s'étendait sur toute une contrée
à l'ouest de Quimper.
Pendant longtemps, dit-on, leur résidence fut sur un château-fort élevé
sur ce que nous nommons "Ar Zal", motte féodale.... Malheureusement, aucune mention de cette forteresse ne
figure dans les écrits. Elle était don déjà en ruine au XVI ème siècle et les dernières
pierres ont dues servir à d'autres constructions...
On peut donc supposer que ce château fut abandonné après les dernières
croisades à la fin du XIII ème siècle et qu'à partir de là, les barons du Juch s'installèrent
aux abords de Quimper. Le déclin de cette famille s'éteignit au début du XVI ème siècle."
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